Le problème de l’eau en Palestine
Dans une partie du monde où les ressources en eau sont faibles, le problème de l’eau en Palestine est un problème fondamental. Les Palestiniens sont spoliés de leur eau, et cela est plus grave encore que la spoliation des terres, alors qu’en fait l’on n’en parle moins. Depuis les débuts de l’implantation sioniste en Palestine, les sionistes puis les Israéliens ont développé une politique de l’eau de type colonial allant de pair avec la prise de contrôle des terres.
En 1920, Chaim Weizmann, alors président de l’organisation sioniste mondiale, écrivait à Lloyd George, au moment où se tramait le partage des dépouilles de l’empire ottoman.
« Tout l’avenir économique de la Palestine (au sens du Grand Israël débordant le cadre de la Palestine du mandat britannique) dépend de son approvisionnement en eau… L’alimentation en eau doit provenir des pentes du Mont Hermon (au Sud du Liban), des sources du Jourdain (lac de Tibériade) et du Litani (Sud du Liban). Nous considérons qu’il est essentiel que la frontière Nord de la Palestine englobe la vallée du Litani sur une distance de 25 miles, ainsi que sur les flancs Ouest et Sud du Mont Hermon… Même si la totalité du Jourdain et du Yarmouk se trouvait incluse en Palestine, il n’y aurait pas assez d’eau pour satisfaire nos besoins. »
L’eau est un problème important au Moyen-Orient. La région palestinienne souffre d’un déficit chronique en eau. Selon un classement de la Banque Mondiale en 1993, Israël et la Palestine se situent parmi les 15 pays du monde les moins bien pourvus ; la pénurie y est permanente et grave.
Au Nord et au Centre Ouest, le climat est méditerranéen avec 400 à 1000 mm de précipitations (1mm correspond à un 1 l d’eau / m2) :
- Hébron : 800 mm
- Safed : 718 mm, 75 jours de pluie
- Jérusalem (790 m d’altitude) : 600 mm, 57 jours
- Tel Aviv : 539 mm, 64 jours
- Bethléem : 518 mm
A ce climat correspond la trilogie méditerranéenne ancestrale avec culture en sec du blé, de la vigne et de l’olivier ; mais l’irrigation est nécessaire pour les autres cultures, notamment de légumes.
Dans la vallée du Jourdain, le Sud d’Israël et la bande de Gaza, l’on passe à un climat semi-aride avec 200 mm de précipitations et 100 mm plus au Sud :
- Beersheba : 204 mm, 33 jours
- Jéricho : 166 mm
L’irrigation est nécessaire pour toutes les cultures.
Plus à l’Est et plus au Sud, l’on passe à un climat aride ou désertique, avec moins de 100 mm de précipitations, avec des cultures dans des oasis où l’on dispose de ressources en eau abondantes :
- 25 mm autour de la Mer Morte
- 25 mm à Eilat, sur la Mer Rouge.
En allant vers l’Est et le Sud, l’on enregistre une augmentation du nombre de mois secs (où les précipitations sont égales ou inférieures au double des températures), pendant lesquels l’évaporation est importante ; il y a déjà 7 mois secs à Jérusalem ; l’on a également une irrégularité croissante des précipitations d’année en année, un nombre de jours de pluie de plus en plus réduit, une augmentation de l’aridité.
L’évaporation potentielle est importante, qui annihile l’utilité des précipitations : 166 mm à Jéricho, mais 2000 mm d’évaporation potentielle. Les techniques d’irrigation doivent s’adapter à cette forte évaporation potentielle.
La Cisjordanie et Israël sont au-dessous du seuil critique de 1000 m3/h/an, et bien souvent au-dessous de 500 m3/h/an qui est le seuil de pauvreté hydrique.
Les ressources renouvelables totales dans la zone israélo-palestinienne sont de 2,1 à 2,2 milliards de m3. L’économie israélienne consomme environ 2 milliards de m3 : elle dispose de 745 millions de m3, auxquels il faut ajouter environ 250 millions fournis par le retraitement des eaux usées (très développé en Israël),et par le dessalement coûteux de l’eau de mer, auxquels on peut ajouter 50 millions de m3 livrés par tankers par la Turquie (cela va-t-il durer, vu la détérioration récente des relations turco-israéliennes ?)
Israël ne peut couvrir que la moitié de ses besoins. Les 50 à 55 % de l’eau qu’il utilise sont donc prélevées en dehors de son territoire : en fait c’est de l’eau volée aux voisins, Syrie, Jordanie, Palestine (seuls 10 % des prélèvements extérieurs sont le résultat d’un accord avec la Jordanie).
La puissance militaire israélienne a permis de prendre l’eau aux voisins. La frontière fixée en 1920 entre la Palestine sous mandat britannique et le Liban sous mandat français passe en fait à 25 km au Sud du Litani dont l’eau a échappé aux visées sionistes ; mais l’occupation du Sud du Liban de 1982 à 2000, puis les incursions israéliennes après 2000 sont à relier à cette volonté d’accéder aux eaux du Litani.
Les guerres israélo-arabes sont aussi des guerres pour l’eau :
- l’extension d’Israël lors de la guerre de 1948-49 a permis de dépasser les limites fixées par le plan de partage de l’ONU de 1947 ; les Israéliens par la conquête de la Galilée ont pris le contrôle du Jourdain supérieur
- cela a permis la construction du Grand Canal national, construit de 1950 à 1964, sur 250 km pour détourner l’eau du Jourdain supérieur (eaux du Dan israélien, mais aussi du Hasbani libanais et du Banias syrien) vers la plaine côtière et le désert du Néguev ;
- la guerre des six jours a été une guerre pour l’eau : elle a permis l’occupation puis l’annexion du Golan syrien avec ses importantes richesses en eau ; l’eau de Cisjordanie occupée est utilisée à 80 % au profit d’Israël ; l’eau de la bande de Gaza a été utilisée par les colonies israéliennes jusqu’à leur évacuation en 2005 ;
- cette politique continue aujourd’hui avec la construction du Mur : 20 % de l’aquifère de Cisjordanie s’écoule au niveau de la « ligne verte » (ligne d’armistice de 1949 délimitant la frontière d’Israël, Etat qui n’a pas de frontières officiellement définies) vers le Nord et vers la côte ; il y a des sources sur la ligne verte : le Mur situé plus à l’Est avec de nombreuses incursions en Cisjordanie permet d’annexer les sources et les puits ; l’annexion de fait de la vallée du Jourdain permet aux Israéliens d’utiliser les eaux du Jourdain et les puits de la région.
(Voir le schéma sur la confiscation des ressources en eau des pays arabes voisins par Israël)
Les conséquences de l’occupation israélienne après 1967 ont été implacables. Dès leur victoire, les Israéliens prennent le contrôle de l’eau
-l’ordre militaire n°92 (n’oublions pas que toute la vie quotidienne en Cisjordanie est régie par l’administration militaire) du 15-8-1967 décide que l’eau à Gaza et en Cisjordanie sera gérée par l’armée ;
-en décembre 1968 par l’ordre militaire n°291 les sources d’eau deviennent propriétés de l’Etat, puis l’eau est transférée à la société israélienne Mekorot (créée en 1936 avant la création d’Israël) qui gère l’eau en Israël (nationalisée en 1949).
Israël exploite l’eau dans les territoires occupés sans contrainte, ni limite, surtout depuis 2000, début de la deuxième Intifada. La question de l’eau est renvoyée aux discussions finales des négociations israélo-palestiniennes. Le partage des eaux de Cisjordanie est en fait entériné par les accords d’Oslo II 528-9-1995) : 483 M (millions) de m3 pour Israël , 118 M de m3 pour les Palestiniens.
La consommation totale en Palestine a peu augmenté depuis 1967, par contre la population a quadruplé. Tous usages confondus, la quantité d’eau disponible par habitant a diminué bien au-dessous du niveau de pauvreté hydrique : 90 m3/h/an vers 1990, 70 en 2002, 60 en 2007. Sur 246 M de m3, l’eau domestique représente 90 M de m 3 soit 25 m3/h/an.
La situation d’apartheid imposé aux Palestiniens vaut aussi dans le domaine de l’eau.
En Cisjordanie, les Palestiniens sont en situation de dépendance totale à l’égard de Mekorot, avec l’installation de compteurs sur les puits. En fonction des ordres militaires 450 et 451, le forage et l’entretien des puits dépendent des autorités israéliennes, ainsi que la gestion et l’administration de l’eau. Les Palestiniens ne peuvent creuser de puits au-delà de 300 m de profondeur, alors que les colons peuvent le faire jusqu’à 700 m, ce qui permet de soutirer par dessous l’eau des puits palestiniens.
En moyenne un Palestinien consomme 20 fois moins d’eau qu’un colon israélien. La quantité globale d’eau utilisée par les Palestiniens en Cisjordanie est bloquée depuis 1967 à un peu plus de 100 M de m3/an, alors que la consommation d’eau par les colons israéliens pour les besoins agricoles a doublé dans les années 80 pour atteindre environ 60 M de m3.
Les Palestiniens sont victimes de coupures d’eau arbitraires, de mesures de rationnement, alors que les colonies bénéficient de l’eau en permanence et en abondance, ce qui leur permet en plein été d’avoir des piscines remplies et des gazons verts ; en outre les soldats israéliens ne se privent pas de percer par leurs tirs les citernes que les Palestiniens placent sur le toit ou la terrasse de leur maison, pour conserver une eau très précieuse. La quantité disponible à Naplouse peut tomber en été jusqu’à 20 l/h/jour quand elle est en moyenne de près de 240 l/h/jour pour les colons. En outre 220 localités palestiniennes n’ont pas l’eau courante et des systèmes d’alimentation en eau ont été détruits : d’où la vente d’eau par des transporteurs privés à des prix élevés ou l’achat d’eau en bouteilles égyptienne (à 0,55 € la bouteille).
Les Palestiniens paient environ 2 € le m3 d’eau quel que soit l’usage qui en est fait (domestique ou agricole). Pour les colons, l’eau pour l’agriculture est subventionnée et vendue 0,50 € le m3.
Les eaux usées ne sont pas traitées et en outre les colonies ne se privent pas de rejeter sur les terres palestiniennes leurs affluents parfois toxiques.
Dans la bande de Gaza jusqu’en 2005, 8000 colons consommaient autant d’eau que plus de 1,3 million de Palestiniens. Les nappes peu profondes ont été surexploitées d’où des infiltrations d’eaux salées qui normalement devraient rendre les eaux impropres à la consommation ou à l’irrigation, ce qui peut être une des raisons de l’évacuation des colonies en 2005. L’eau de Gaza contient beaucoup trop de fluor ce qui jaunit les dents des habitants mais peut aussi favoriser certaines maladies.
Les inégalités dans l’accès à l’eau entraînent l’existence de deux types d’agriculture.
Dans les deux cas, la part de l’eau utilisée par l’agriculture est à peu près la même : 55 à 60 % en Israël, 60 % en Palestine. Mais la quantité d’eau n’est pas la même : 1021 M de m3 en Israël (où elle baisse en raison du retraitement des eaux usées et des nouvelles techniques d’irrigation), 150 M de m3 en Palestine. Il en va de même d’ailleurs pour l’eau domestique, dont la part est de 35 % de l’eau dans les deux pays, mais de 712 M de m3 en Israël en 2004, soit 108 m3/h/an , contre 90 M de m3 en Palestine, soit 25 m3/h/an.
La part des terres irriguées est par contre très différente : 45 % des terres en Israël, 60 % dans les colonies israéliennes, mais seulement 11 % des terres cultivées en Palestine (où ¼ des terres sont cultivées) et 7 % de la Surface Agricole Utile.
En Israël, l’agriculture est devenue une activité peu importante, sinon marginale, avec 2 % du PIB. En Palestine, l’agriculture garde un poids très important avec 1/3 du PIB ; elle fait vivre plus du 1/3 de la population et cette part augmente avec l’impossibilité pour la main d’oeuvre palestinienne depuis 2000 d’aller travailler en Israël.
L’agriculture palestinienne est essentiellement une agriculture familiale avec une production de fruits, de légumes, d’olives. L’agriculture israélienne est tournée vers l’exportation : fruits, légumes (pommes de terre nouvelles d’«Israël »), fleurs (500.000 t. / an), viticulture dynamique sur le Golan, développement de l’agriculture biologique. 76 % des exportations agricoles viennent des colonies, tout comme 70 % des fruits et légumes exportés (vendus en France sous étiquette israélienne en violation de l’accord d’association UE-Israël).
En Cisjordanie, l’agriculture était exportatrice avant 1967. Dix ans plus tard elle importait plus qu’elle n’exportait et 90 % des importations viennent d’Israël.
Dans la bande de Gaza, durement éprouvée par le blocus, l’activité agricole est quasi-impossible en raison de la destruction du réseau d’irrigation, des serres, et de l’insécurité (les Israéliens tirant sur ceux qui s’approchent de la frontière)
Dans le domaine de l’eau, comme dans d’autres domaines, Israël viole impunément le droit international. Il y a dans le domaine de l’eau une ségrégation à l’égard des Palestiniens comme dans d’autres domaines.
En 2002, le Comité de l’ONU pour les Droits économiques, sociaux et culturels (DESC) reconnaissait dans son observation n°15 : « L’eau est une ressource limitée et un bien public. Elle est essentielle à la vie et à la santé. Le droit à l’eau est indispensable pour mener une vie digne. Il est une des conditions préalables à la réalisation des autres droits humains ». Cela doit valoir aussi pour les Palestiniens.
Yitzhak Rabin a un jour déclaré : « Sans accord pour l’eau, il n’y aura pas d’accord ». Cela est vrai. Mais il faut envisager cet accord pour l’ensemble du Proche-Orient de la Turquie à l’Egypte, dans lequel s’insérerait un Israël en paix avec ses voisins. Nous n’y sommes pas encore. Mais contribuons à faire que cela devienne un jour une réalité.
Yves Jardin
5 Responses to “Le problème de l’eau en Palestine”
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